La Palestine n’a pas disparu. Edward Said raconte l’occupation israélienne en 1998

Dans cet article datant de 1998 (année du 50ème anniversaire de la naissance de l'Etat d'Israël) , E. W. Said explique la réalité de l'occupation dans les Territoires palestiniens.

  1. Première thèse d'E.W. Said : Il commence par dire que l'entreprise de dépossession de la terre et d'expulsion du peuple palestinien par Israël est un échec : "nul ne peut nier que, comme idée, mémoire et réalité souvent enterrée ou invisible, la Palestine et son peuple n’ont tout simplement pas disparu. Qu’importe l’hostilité ininterrompue de l’establishment israélien à l’encontre de tout ce que la Palestine représente, notre seule existence a déjoué, voire défait l’entreprise israélienne visant à nous éliminer complètement." Cette politique est contre-productive, explique-t-il. Elle a renforcé la présence et la résistance palestinienne au contraire.
  2. Deuxième thèse d'E.W. Said, les terres palestiniennes se réduisent comme peau de chagrin. La colonisation israélienne et la construction des routes d'accès et de contournement privent chaque jour encore plus de terres aux palestiniens : " Presque toutes les voies, toutes les voies de contournement et tous les petits villages où nous sommes passés ont été le théâtre d’une tragédie quotidienne : terre confisquée, champs saccagés, arbres et plantes déracinés, moissons arrachées, maisons détruites. "  Cette dépossession s'organise de manière brutale et arbitraire, sans avertissements préalables et toujours avec le même justificatif : l'absence de permis de bâtir. Elle témoigne pour lui d'une politique d'apartheid : " Rien n’est comparable au sentiment de triste impuissance que l’on éprouve en entendant un vieil homme de trente-cinq ans qui, quinze ans durant, a travaillé en Israël à la journée, clandestinement, afin de mettre de côté de quoi construire une petite maison pour sa famille et qui, un jour, découvre cette maison en ruine, rasée, avec tout ce qu’elle contenait, par un bulldozer israélien. Et si vous lui demandez pourquoi - car, après tout, la terre était à lui , vous apprendrez qu’il n’y a pas eu d’avertissement : un papier transmis, le lendemain, par un soldat israélien, affirme simplement que l’homme n’avait pas eu de permis de construire. Et pour cause : les autorités israéliennes refusent systématiquement aux Arabes le permis de construire sur leur terre. Les Juifs peuvent construire, mais jamais les Palestiniens. C’est de l’apartheid pur et simple. "
  3. Troisième thèse, le peuple palestinien est de plus en plus orphelin, dans le sens où plus personne, ni même l'Autorité palestinienne (AP, née des Accords d'Oslo) ne leur vient en aide ou ne leur rend service, alors qu'a la base elle a été créée pour cela. Pire, E.W. Said en arrive à la conclusion que l'AP collabore avec la puissance occupante : " L’Autorité est surtout perçue comme assurant la sécurité d’Israël et protégeant ses colons, pas du tout comme un organisme gouvernemental légitime, soucieux de son peuple et lui venant en aide. C’est là la tache d’Oslo. "  E.W. Said poursuit avec la confiscation de Jérusalem par Israël, signe de sa puissance et de sa capacité à transformer le caractère de la cité en rendant la vie impossible aux Arabes et toute tentative de résistance vaine. Là aussi, conclut-il, c'est de l'apartheid : "Jérusalem subit une judaïsation continue. Divisée et discriminée, la petite ville compacte dans laquelle j’ai grandi, il y a cinquante ans, est devenue une énorme métropole, menacée de tous côtés par d’immenses projets immobiliers. Ceux-ci témoignent de la puissance d’Israël et de sa capacité à modifier le caractère de la cité - il s’agit de harceler et d’opprimer les Arabes jusqu’à ce qu’ils y trouvent la vie intolérable. Ici aussi, on perçoit de manière éclatante l’impuissance des Palestiniens, comme si la bataille était perdue et l’avenir scellé."
  4. Dernière thèse défendue par E.W. Said, la contradiction de la société israélienne vis-à-vis des politiques coloniale et sioniste menées depuis la création de leur Etat en 1948. En effet, l'aveuglement de l'appareil d'Etat d'israélien qui affirme la négation de l'existence même du peuple palestinien jusque dans les manuels d'histoire s'oppose, désormais, à la vison des "nouveaux historiens" israéliens (dont Illan Pappe) qui mettent en doute le caractère spontané de l'exode (Nakba) des palestiniens de leur terre suite aux guerres israélo-arabes (1947-1948 et 1967). Cette contradiction est révélatrice d'un changement au sein de la société israélienne qui prouve qu'une frange de celle-ci ne partage pas les thèses extrémistes et les méthodes militaires de son gouvernement. 
  5. Il conclut en disant, premièrement, que la réconciliation passant par des gestes d'ouverture de la société israélienne pourrait être bien plus efficace que des dizaines d'Accords d'Oslo. Deuxièmement, il ajoute que c'est en témoignant de la persistance et de la puissance de la cause palestinienne que les avis peuvent changer en Israël, comme cela a déjà été fait dans le passé.
Mathieu Capon

Edward W. Said
Décédé en septembre 2003, Edward W. Said était professeur de littérature comparée à l’université Columbia (Etats-Unis), auteur notamment de Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde diplomatique, Paris, 2000. Il a publié son autobiographie, A contre-voie,au Serpent à plumes (Paris) en 2002.

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